Saint-Thibéry, août 1965

Éléonore s’affairait dans son laboratoire, une commande de macarons et de choux pour un mariage lui donnait bien du souci. Il faisait très chaud et le beurre était tout ramolli.

Laura, elle, se trouvait dans la boutique. Elle nettoyait les étagères, rangeait les gâteaux, faisait de son mieux pour que tout brille, et donne envie aux acheteurs. La boutique Chez Rose et Angelina se situait à Saint-Thibéry sur une place animée où murmurait une fontaine. Sa jolie façade en bois de style 1900 avait été repeinte en bleu pastel. Les deux jeunes femmes avaient ouvert ce magasin il y avait un an à peine, et le succès était au rendez-vous grâce à la commercialisation entre autres, du lekech, ce gâteau au yoghourt dont elles avaient hérité la recette de leur grand-père Simon, et dont la bonne odeur de fleur d’oranger suffisait à réveiller leurs souvenirs, et ceux de leurs clients.

Simon était à l’origine de leur aventure professionnelle, Laura, fille unique, avait fait la promesse à sa grand-mère, Rose, sur son lit de mort, de retrouver son grand-père, disparu sans laisser d’adresse. À cette époque, elle était journaliste pour le Midi Libre à Agde.

Éléonore ignora pendant longtemps qu’elle avait un lien de parenté avec Laura. En effet, comment aurait-elle pu deviner les méandres du destin de Simon ? Mais la vie réserve de belles surprises. Après un long chemin qui leur permit de découvrir qu’elles étaient de la même lignée, les deux jeunes femmes étrangères l’une à l’autre devinrent inséparables. Elles décidèrent alors d’ouvrir un salon de thé où l’on pourrait déguster les pâtisseries de leur enfance. L’histoire familiale fut recousue et en pardonnant à leur grand-père d’avoir eu deux vies, elles avaient transformé une fêlure en un atout. Mais pour mieux savourer les lekech parfumés à la fleur d’oranger, il faut connaître l’histoire qui a abouti à l’ouverture de ce royaume du sucré qui porte les prénoms de leurs deux grands-mères respectives.

 

Agde, septembre 1964

Laura Merchadier guettait dans l’immense foule l’arrivée d’un inconnu. Et si enfin son grand-père consentait à revenir du monde des ombres pour accompagner à sa dernière demeure celle qui l’avait attendu toute sa vie. Elle se hissa sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir une silhouette qui aurait pu être la sienne parmi la foule, mais ne le vit pas. Le reconnaîtrait-elle seulement ? Sur la photo de Rose qui trônait sur le piano à queue, c’était un jeune homme de vingt-cinq ans. Et cinquante ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait tiré sa révérence ! Sa grand-mère, Rose, l’avait espéré chaque jour. Tous les soirs, en fermant ses volets, elle regardait le ciel et soupirait : « J’espère qu’au moins tu es à l’abri du froid ! » Ne pas savoir s’il était mort, ou parti à l’étranger l’avait rongée. Laura songeait qu’elle avait cessé de se torturer, maintenant, pour le seul homme qu’elle avait aimé. Dans ce petit cimetière d’Agde, la famille et les amis étaient venus nombreux pour lui rendre hommage. Sacha, la mère de Laura était effondrée, vêtue d’un tailleur noir, elle tenait le bras de sa fille. Le cortège avait formé un serpent qui ondulait dans les allées du cimetière sous la pluie qui s’était invitée. Debout à côté du cercueil, la famille avait reçu les condoléances. Au grand désespoir de sa petite-fille, personne n’était susceptible d’être « le voyageur sans bagages », personne, parmi les hommes qui devaient avoir soixante-quinze ans dans l’assemblée, n’avait la moindre ressemblance avec ce grand-père aventurier.

 

Pascale Anglès, Chez Rose et Angelina