L’homme sentit la fumée. Il sut qu’un feu de bois brûlait quelque part. Les odeurs restaient gravées dans sa mémoire, aussi profondément que la cicatrice. Celle-ci n’était pas encore très ancienne, cinq années seulement, cinq années noires qui avaient changé le cours de sa vie. L’Autre n’était pas loin, celui qui le poursuivait mais qu’il avait trouvé le premier, par hasard.

Il se demanda pourquoi l’Autre avait allumé du feu par une soirée de mai si douce dans ce coin proche de la Provence. L’orage sans doute qui s’était violemment abattu sur le village quelques heures auparavant et qui avait transpercé ses propres vêtements. Ou peut-être un désir de ne pas être seul. Il avait lui-même souvent fait de même pour ne pas mourir de froid, mais aussi pour lutter contre la noire solitude et l’inconnu.

L’odeur se rapprochait maintenant. L’homme avançait sur le sentier caillouteux qui conduisait au sommet d’une petite colline. Le ciel restait sombre, sans un rayon de lune. Les branches des arbres lui giflaient le visage et il sentait à travers ses minces semelles les pierres du chemin. Il n’avait pas prévu cela, cette rencontre ignoble, dans de telles circonstances. Ses forces étaient décuplées par la haine ; il irait maintenant jusqu’au bout pour assouvir sa vengeance, une juste vengeance.

Un éclair jaillit dans le ciel, suivi d’un long roulement de tonnerre. L’orage revenait. De vieux oliviers apparurent, détachant leurs troncs torturés sur la lumière blanche d’un sol rougeâtre. Au bout de l’oliveraie, une cabane de pierres. « C’est là », se dit-il. Il attendit longtemps, couché dans l’herbe dure du sentier. Le temps ne comptait plus pour lui. Ces années passées au camp lui avaient donné une infinie patience. Il guettait les bruits venant de la cabane mais seuls les lointains grondements du tonnerre lui parvenaient. Pas de vent, pas de cris d’oiseau de nuit. Seuls le silence et l’odeur de fumée. Il s’approcha lentement, tel un fauve, attentif à ne pas briser de branche sèche, sachant que l’Autre avait développé les mêmes instincts que lui. Le premier surpris serait le perdant.

Parvenu à quelques mètres, il fut collé au sol par un bruit. Un clapotis régulier et sourd. « Une source, pensa-t-il. Il a toutes les chances : du bois et de l’eau. » En Sibérie, cela signifiait la survie pour un prisonnier évadé. Ici c’était aussi la possibilité de se cacher quelques jours. L’odeur de la terre remuée le saisit et il se rendit compte qu’il était dans une partie cultivée du terrain. Un nouvel éclair illumina l’ensemble et il vit, bien alignées près de la cabane, des rangées de légumes et des plants de tomates chargés de fruits. « Monsieur a de quoi manger… » Il se torturait inutilement. Rien ne viendrait jamais réparer les années passées à souffrir du froid, de la faim, des mauvais traitements. Était-il resté un être humain alors qu’il avait été considéré comme une bête et qu’il avait survécu à tout cela ? Il ne se posait plus cette question qui l’avait trop souvent taraudé. Rien de ces douleurs passées n’était comparable à ce qu’il venait de découvrir et de vivre. Il chassa les images de son esprit pour se concentrer sur ce qu’il devait faire.

Il était maintenant parvenu au mur de pierres grossières. Collé contre la paroi, il attendit encore avant de progresser lentement vers la petite lucarne. Une cheminée rustique occupait un des murs de la cabane. On apercevait dans la lueur des flammes quelques outils et un tas de bois de chauffage. L’Autre était là, devant le feu. Il était presque nu. Ses vêtements séchaient au-dessus des flammes. Il tourna la tête et son profil apparut : dur, inhumain. Comme là-bas.

Quand la porte s’ouvrit et se referma, la flamme vacilla et l’Autre se retourna, abasourdi. L’homme bondit sur un manche de pioche posé à proximité et le leva dans un cri. Ils se regardèrent un instant, un bref instant terrible, le chasseur et le gibier, incrédules. Ils surent alors que le duel qui s’engageait là, si longtemps attendu, finirait par la mort de l’un d’eux. Il n’y avait pas d’autre alternative.

L’homme s’élança, le manche de pioche à la main. L’Autre se colla au mur, se baissant pour esquiver le coup qui fit tomber un fusil accroché à une pierre en saillie. Ils se jetèrent tous deux sur l’arme, dans un corps à corps ponctué de coups et d’injures. Ils criaient en allemand, ayant instinctivement retrouvé la langue qui les avait liés si longtemps. Ils roulèrent vers la porte qui s’ouvrit brutalement vers l’extérieur.

 

Madeleine Covas, Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ?