— Minou, minou…

Elle n’osait pas l’appeler de son vrai nom Balthazar. Déjà qu’elle passait pour une originale.

— Minou, reviens vite, il fait froid.

À l’aide de sa lampe-tempête, la vieille femme fouillait l’obscurité aux alentours de sa maison. Puis ses petits pas la conduisirent sur un chemin de traverse en direction de la forêt. Elle savait qu’il aimait y passer la nuit. Un chat, c’est un prédateur, il a besoin de chasser. Pourtant, dès que le jour baissait, elle le tenait enfermé. Depuis qu’elle était veuve, ce chat était comme son petit, et on n’envisage pas de laisser son enfant gambader la nuit dans les bois. Mais, ce soir, ce coquin avait profité d’une minute d’inattention pour se faufiler par la porte restée entrouverte. Alors, son châle sur les épaules et le cœur gonflé d’inquiétude, la vieille Marie s’éloignait du village de Couteaux.

Un jour, il y avait quelques printemps de cela, une chatte lui avait amené sa portée de trois petits qu’elle ne pouvait plus nourrir. Marie avait reçu ces visiteurs inopinés comme un cadeau du ciel. L’idée lui était alors venue de les baptiser comme les Rois mages. Seul Balthazar, le chat tout noir, avait survécu.

Après les dernières maisons, le chemin s’incurvait jusqu’à l’orée du bois. Là, il rejoignait les grottes. Mais Marie n’irait pas dans cette direction, non, elle se tiendrait loin de cet habitat qu’on appelait dans la région les Cavernes sanglantes, là où deux femmes avaient été massacrées. Depuis la nuit des temps, les hommes avaient occupé ces salles taillées dans le basalte. Des fugitifs y avaient trouvé refuge lors des périodes de guerre. En temps de paix, des familles de miséreux s’y étaient installées. Mais depuis trois ans le lieu inspirait de la terreur, et la vieille femme savait bien que personne n’y viendrait plus. À gauche, un talus dégringolait pour atteindre le lit d’un ruisseau.

— Minou, minou, où es-tu ?

Un méchant vent d’ouest promenait les nuages de part et d’autre du croissant de lune et les arbres décharnés dansaient la danse de Saint-Guy le long du sentier. Marie frissonna. Février avait laissé entrevoir le printemps, mais mars lui rappelait qui était le maître. Il n’était pas le dieu de la guerre pour rien.

La masse sombre de la maison forte s’élevait en retrait du chemin. Marie avait complètement oublié cette vieille bâtisse enfouie derrière les arbres, mais le cri strident d’un rapace lui fit lever les yeux vers la tour crénelée. Après tout, il était fort possible que Balthazar préférât chasser dans cette ruine plutôt que dans la forêt. La vieille femme s’approcha de ce poste de garde qui autrefois protégeait l’entrée du village. En maugréant, elle tira sur ses jupes que les ronces agrippaient.

— Balthazar, enfin reviens…

La haute tour plusieurs fois centenaire abritait à l’origine une garnison de gens d’armes. Puis un héritier avait eu le caprice de vivre là quelque temps. Il avait fait construire, accolée au donjon, une grosse habitation aux murs épais. L’ensemble était laissé à l’abandon depuis une bonne trentaine d’années. Marie se souvenait à peine de la dernière dame qui avait fini sa vie entre ces murailles grises. Elle s’appelait Odile de Rochaubert et elle n’avait qu’un fils. À la mort de sa mère, il était parti « tenter sa chance aux Amériques ». Marie ne savait rien de ce pays et elle imaginait que là-bas on pouvait gagner une maison ou un bout de terrain aux dés. Enfin, il avait dû tirer les bons numéros puisqu’il n’était jamais revenu, et la bâtisse de ses ancêtres se détériorait à l’abri des regards.

 

Bernadette Berger, Pour une goutte d’éternité