La vallée était déserte. Sur ce sol pierreux, dont les arrêtes saillantes semblaient désigner le ciel de leurs petites phalanges tendues, il n’y avait pas âme qui vive. Les nuages bas, qui se faisaient plus nombreux en fin d’année, transportaient fréquemment leurs lots de bruine passagère dans une atmosphère maussade, froide et profondément inhospitalière. À mille deux cents mètres d’altitude, les températures de décembre avoisinaient déjà le seuil négatif en milieu de journée. Sur l’azur, on pouvait deviner la lueur crépusculaire d’un soleil couchant, qui ne parvenait plus qu’à éclairer avec peine cet endroit retiré du monde. Le froid étendait aussi rapidement sa conquête que la nuit posait son voile sombre sur ce territoire. Un vent glacial renforçait à présent la sensation hivernale, qui avait pris ses quartiers depuis près d’un mois. Non loin, un épais manteau neigeux ornait d’une belle robe blanche les sommets des cordillères Bétiques.

Malgré l’heure tardive et la tranquillité des lieux, il avait mis en place le comité d’accueil habituel. Une quinzaine d’hommes suffisamment armés et à sa botte pouvaient tenir une semaine de siège si leur chef le leur demandait. Éparpillés sur ce morceau de colline, éventrée çà et là par le temps et ses intempéries, ils étaient tout bonnement invisibles. Pourtant, rien ne pouvait échapper à leur vigilance. D’autant que, ce soir, le patron s’était déplacé en personne et il surveillait leurs moindres faits et gestes. Il contrôlait tout et tout le monde, et ici-bas personne n’osait s’opposer à lui. D’ailleurs, qui aurait seulement eu l’audace de discuter l’un des choix de Mohamed El-Fassi ?

Parce que l’homme était considéré, depuis bientôt dix ans, comme le Seigneur du Rif. Incontournable. Celui par qui il fallait passer pour être approvisionné. Dans cette contrée, il avait la main mise sur la majeure partie des quatre-vingt-dix mille hectares exploités par des paysans volontairement appauvris et réservés à la culture de cette d’herbe qui rendait riche comme Crésus : le cannabis. Ce pacha du Nord marocain avait un caractère bien trempé, et sa cruauté, trop souvent portée à son paroxysme, était redoutée dans toute la région. La plupart des fermiers – qui survivaient plus qu’ils ne vivaient dans cette partie située au nord-ouest du Maroc – étaient à sa botte, pour ne pas dire à sa merci. Lorsqu’il parlait, tous obtempéraient.

Pendant un temps, par peur des représailles judiciaires et des prisons marocaines, quelques-uns avaient tenté de se soustraire à la loi du maître. Ceux pour qui cultiver un lopin de terre fourni et taxé par le gouvernement suffisait à entretenir une pauvreté qui se transmettait de génération en génération. Les gens simples, qui ne caressaient l’espoir que de s’épuiser aux champs, sachant qu’en contrepartie, ils devraient se contenter d’un bien maigre résultat et d’un revenu tout aussi dérisoire.

Seulement, ces projets n’entrant pas dans le schéma d’optimisation de sa production, El-Fassi avait très vite balayé leur souhait d’autonomie d’un revers de la main. En représailles à ce qu’il considérait comme une trahison, les fils aînés de ces trublions épars avaient été sauvagement assassinés, bien souvent devant les yeux terrorisés de leurs frères et sœurs, qui avaient parfois eu la chance de ne pas assister aux tortures infligées par des bourreaux sanguinaires.

L’écho de ces mesures de répression commandées par le Seigneur du Rif et mises en œuvre par ses sbires se répandait telle une traînée de poudre dans les villages. Le téléphone arabe prenait tout son sens dans ces provinces reculées. Depuis lors, d’Al Hoceima à Melilla, en passant par Driouch ou Nador, chaque villageois avait eu vent du malheur qui aurait tôt fait de s’abattre sur les siens s’il se levait contre le « patron ».

 

Éric Oliva et Denis Richard, Stups