Les nuages avaient envahi le ciel rapidement et le chemin se trouva soudain plongé dans une étrange pénombre. Aussitôt, l’averse éclata en grosses gouttes crépitant sur le sol, créant des ruisseaux minuscules qui entraînaient les graviers vers le bas de la pente. Jeanne se mit à courir jusque chez elle en se protégeant comme elle le pouvait, les deux mains au-dessus de sa tête. Elle maudit mars et ses giboulées, et elle s’engouffra dans sa maison dont elle referma vivement la porte. Son image dans le miroir de l’entrée la fit sourire : ses cheveux dégoulinants, la perle d’eau au bout de son nez lui donnaient un air de sauvageonne. Elle ôta sa veste devenue lourde, se sécha prestement, se fit couler un café et alluma son ordinateur. Aucun nouveau message. Ce serait peut-être pour plus tard… Il ne fallait pas s’alarmer. Le week-end débutait et elle ne laisserait aucune contrariété assombrir son humeur. Elle s’approcha de la fenêtre, attirée par un rayon de soleil qui perçait maintenant les nuages, faisant scintiller les herbes mouillées en bordure du chemin. Elle n’aimait pas le printemps ; son indécision l’agaçait. La chaleur d’août ou le froid parfois glacial de février lui convenaient mieux. Elle pouvait s’en accommoder facilement : la maison se trouvait à l’ombre de grands chênes et le chauffage fonctionnait parfaitement. Elle avait encore le nez collé à la vitre lorsqu’on frappa. Trois coups si timides qu’elle se demanda s’il ne s’agissait pas d’une branche cognant contre le volet de bois. Les coups retentirent à nouveau, plus précis cette fois. Elle vérifia d’un regard rapide l’ordre de la pièce et ouvrit la porte, intriguée. Un homme à la chevelure d’un blond délavé, aplatie par l’averse qui avait repris, se tenait sur le seuil, engoncé dans un manteau un peu râpé. Elle hésita un instant, puis, jugeant son air inoffensif, recula pour lui permettre de se mettre à l’abri. Il entra, un peu gêné, et sourit en tendant la main.

— Bonjour, madame. J’espère ne pas déranger vous, je suis venu me présenter : je suis James Sanders, votre nouveau voisin.

Il n’avait nul besoin de préciser son origine, son accent britannique parlait pour lui. Jeanne répondit à son salut et lui montra une chaise.

— Asseyez-vous, je vous en prie. Nous allons faire connaissance autour d’un café ; à moins que vous ne préfériez du thé ?

— Un café sera très bien.

Il répéta :

— Madame…

— Jeanne. Je m’appelle Jeanne Chabert.

— Jane Tchabeur ! J’ai un peu de mal encore avec votre langue, excusez-moi.

— Vous vous débrouillez très bien !

— Si je peux dire cela, votre prénom est ancien, plus joli que beaucoup de ceux que l’on donne maintenant…

— C’était celui d’une de mes grands-mères. J’ai eu de la chance… L’autre s’appelait Zéphirine !

— Je suis heureux de vous connaître, madame Jane !

— Mademoiselle ! Mais « Jeanne » tout court sera parfait…

Elle le laissa se débarrasser de son manteau et s’occupa du café. Lorsqu’elle revint vers lui, elle s’aperçut que le loden défraîchi cachait un pull de cachemire, comme si le vieux vêtement n’était là que pour donner le change, pour permettre à James Sanders de se fondre dans le décor de cette campagne où les efforts vestimentaires étaient réservés aux jours d’exception. Elle se demanda si l’air modeste de l’homme remplissait le même office que le manteau et cachait des origines aristocratiques. Elle aurait juré que oui.

 

Nelly Buisson, En attendant Emma