Ce jour-là, Vincent avait bon appétit. Assis à la table familiale, face à son père, il croquait avec délice sa dernière boule de beignet au miel. Sylvestre Saint-Jour était en verve. Il parlait de son enfance à son fils.

— C’était un temps, disait-il, où la langue occitane chantait dans nos gorges et sur nos lèvres ! Un temps d’amour !

Il leva les bras et Vincent crut voir descendre des colombes de ses mains ouvertes.

— Maintenant, c’est autre chose, marmonna le père, le pays est comme du lait tiède dans un bol ébréché. Il n’a plus guère de goût.

Tout en faisant la vaisselle, Fanny, la mère de Vincent, hochait la tête. Sylvestre était facteur. Il avait été résistant et avait participé à la libération du village. En 1946, il avait tenté de travailler les vignes avec Virgile, son beau-frère. Mais les grêles, les gelées, les maladies qui avaient ruiné les récoltes, l’avaient découragé. Il avait quitté la terre. Le matin, quand son père ne le conduisait pas à l’école, Vincent l’entendait partir, traînant les pieds et ronchonnant. Par la fenêtre, il le voyait enfourcher sa bicyclette et pédaler en direction de la poste.

 

Le lendemain matin, assis sur le porte-bagages arrière du vélo de son père, Vincent rejoignit l’école. Sa mère en était la directrice. Comme tous les jours, Fanny surveillait la cour de récréation. Elle s’était levée tôt, avait pris son petit-déjeuner rapidement et, lançant la deux chevaux familiale sur le chemin cahoteux qui conduisait au village, elle avait regagné l’école. L’enseignante avait toujours quelque chose à faire pour sa classe. Lorsque Vincent arriva, Fanny venait de punir un élève. C’était un garçon hirsute, dégingandé, qui, dans sa blouse noire, paraissait aussi raide qu’un piquet. Vincent reconnut Théodore Coulibas.

— Ta mère l’a puni, gloussa le gros Madrague.

— Ah ! crachota Coulibas entre ses dents, tu es le fils de la directrice… Saint-Jour !

Au regard qu’il lui lança, Vincent comprit qu’il espérait avoir sa revanche. Pourtant, quelques jours après, alors que Vincent avait envoyé au même Madrague un tel coup de poing qu’il pissait le sang par le nez comme une fontaine, Fanny punit son fils si sévèrement que Coulibas en resta coi.

— Elle est juste ta mère, finit-il par concéder.

Ces mots, dans sa bouche, étaient le signe d’une grande admiration.

Tartines s’était aminci d’un coup. Il dépassait les enfants de son âge de la tête et des épaules. Ses cheveux étaient coupés en brosse. C’était un garçon à la fois solitaire, passionné et courageux. Il prenait sans cesse la défense des petits contre les plus forts, les tricheurs, les voleurs de billes. Il devait son surnom à son incorrigible fringale. On le voyait dès le matin dévorer à pleines dents deux grandes tranches de pain beurrées garnies de saucisson à l’ail. Cela faisait sourire son père, le charcutier Élie Bonaventure.

Le jour précédent, vagabondant comme tous les enfants du monde, Tartines et Vincent avaient trouvé sur le chemin qui conduisait à l’étang de l’Or un denier melgorien vieux de mille ans. Lorsqu’ils furent dans la cour de récréation, Tartines n’eut qu’une seule hâte : faire partager leur découverte. Appuyé à un pilier du préau, le jeune écolier acheva son morceau de pain et de saucisson à l’ail. Coulibas était suspendu à ses lèvres.

— Alors ?

Tartines se redressa, devint aussi raide que la justice, vérifia à gauche et à droite que personne ne l’écoutait.

— Le trésor !

Coulibas le regarda comme s’il avait pris un coup de plein soleil sur la tête.

— Le trésor ? Tu veux dire que tu as retrouvé la vieille galère avec le trésor de Bernard de Melgueil ?

— Ouais, siffla Tartines sous le nez de Coulibas interloqué, j’ai trouvé une pièce, avec Vincent, près de l’étang.

 

Jean-Pierre Védrines, Un jour d’orage