Le soleil avait disparu depuis un long moment derrière les toits de l’agglomération. Peut-être avait-il déjà franchi, à l’occident, la ligne de l’horizon. Au fond de la vallée où coulait l’Arnon, la clarté persistait et, en ce début d’été, la chaleur se maintenait. Devant leur maison, les Guérin, installés autour de la table de jardin, dînaient en compagnie d’Aurélie Rizeux, leur petite-fille. Le calme régnait. Dans les arbres, qui bordaient le potager, seules les tourterelles se donnaient des coups d’aile. Elles viendraient, le lendemain matin, picorer les miettes de pain qu’elles trouvaient dans l’allée et près des chaises en plastique blanc. Derrière la haie de troènes, la rivière émettait son timide et perpétuel murmure. Au loin, perché sur son rocher, le château fort exposait à l’est sa façade imposante et attendait, comme depuis des siècles, l’arrivée de la nuit. Au-delà du cours d’eau, entre les vergnes qu’il arrosait, on apercevait les ânes et les poneys qui, avant de rejoindre les écuries, profitaient des dernières heures du soir pour brouter l’herbe de leur pacage.

Culan venait de changer de rythme. Les gens étaient rentrés chez eux pour le souper et le repos nocturne. Seul un léger ronflement, provenant de la départementale, témoignait d’une activité continue. La route passait sur le versant opposé, à moins de cinq cents mètres derrière la maison des grands-parents maternels d’Aurélie. Cette dernière mangeait en silence tout en regardant, à la dérobée, la coupe de cerises et le saladier de fraises enrobées de crème fraîche et de sucre en poudre. Benoît observait sa petite-fille qui, même à table, ne cessait jamais de parler. En ce moment, son calme inhabituel signifiait un comportement qui l’étonna.

— À quoi penses-tu, ma jolie ?

— Elle a vu le petit-fils des Perron, tout à l’heure. C’est sans doute ça qui la rend songeuse, supposa grand-mère Rosine.

— Ils m’en ont parlé, l’autre jour. Il est arrivé quand ?

— Avant-hier. Faut voir les voisins comme ils sont heureux de l’avoir auprès d’eux. Mais je t’assure que je n’ai jamais vu un Noir d’Afrique aussi noir.

— Il est beau, lâcha Aurélie.

— Quoi ? fit sa grand-mère, stupéfaite. Tu trouves qu’il est beau ? Un Noir ? Enfin !

— C’est un être humain comme nous. Il n’a pas la même peau, c’est tout, dit Benoît.

— C’est vrai qu’il a les traits fins. C’est un gentil garçon.

— Ah ! Tu vois que j’ai raison, grand-mère.

— C’est quand même un Noir.

— Oui, mais il est très beau.

 

Ludovic avait effectivement belle allure. Il avait onze ans et il était d’origine éthiopienne. Ses parents, Élodie et Simon Laborissière, avaient fait de l’humanitaire dans l’est de l’Afrique et ils l’avaient adopté. Sa mère, médecin, et son père, responsable d’un laboratoire, habitaient aujourd’hui une immense demeure, avenue Marx-Dormoy, à Montluçon. Mais Ludovic n’appréciait pas trop la vie tumultueuse de cette ville et, à chaque congé, il se réfugiait chez ses grands-parents maternels qui aimaient le calme aussi et qui le choyaient comme le faisaient, en général, les anciens à l’égard de leur descendance. En début d’année, ces derniers, Anne-Marie et Alexis Perron, avaient acheté, pour leur retraite, une grande maison dans le faubourg de Culan. Celle-ci était située à quelque deux cents mètres de la propriété verdoyante des Guérin. Seuls la séparaient de cette dernière, la rivière, son pont soi-disant romain et la prairie au pied de la forteresse. Il s’agissait d’un logis solide qu’ils avaient fait rénover. Une cour, assez vaste et bien ombragée à la belle saison, offrait des conditions idéales pour un repos bien mérité. Le grand-père, inspecteur du travail, et la grand-mère, secrétaire dans un ministère, avaient pris leur retraite et avaient opté pour ce petit coin du Berry, terre d’origine d’Alexis.

Tout à l’heure, Aurélie Rizeux revenait de promenade avec Rosine et son regard avait rencontré celui de Ludovic. Son étonnement, devant sa couleur de peau, avait immédiatement laissé la place à des sentiments confus comme si elle avait éprouvé de l’admiration et un besoin de le revoir, d’en faire un camarade de jeux pendant ses vacances d’été. L’espoir, qu’il ne la rejetterait pas, mais que, au contraire, il rechercherait sa compagnie, avait subitement germé dans son esprit. La veille, accoudée au parapet du pont, elle l’avait vu au bord du lavoir tendant sa ligne dans les eaux basses de la rivière. Il avait appuyé sa canne sur les herbes de la berge et s’était assis en tailleur, fixant sa plume d’un air rêveur. Il n’avait pas l’allure d’un pêcheur. Aujourd’hui, le trouble l’avait saisie et elle n’arrêtait pas de penser à ce jeune Africain qui devait avoir à peu près son âge. Avec ses dix ans, Aurélie n’avait pas conscience que son cerveau venait d’intégrer des sensations nouvelles. En elle, avait finalement pris naissance de l’intérêt, de l’attirance même, pour ce petit garçon à la peau si noire et à la chemise si blanche.

Le lendemain matin, en prenant son petit-déjeuner, elle devina une silhouette sur la route. La seconde suivante, celle-ci avait disparu derrière le feuillage du verger. Elle pensa au petit-fils des Perron qui aurait pu emprunter le pont pour atteindre l’autre rive de l’Arnon. Elle estima qu’une fois sur la berge rien ne devrait l’empêcher de passer à pied sec sous la quatrième arche et de venir pêcher dans le petit filet d’eau qui s’allongeait devant les troènes avant d’aller rejoindre le gros du courant. Pleine d’espoir, elle resta immobile et silencieuse, sa tartine beurrée à la main et le contenu de son bol refroidissant. Un bruissement, de l’autre côté de la haie, lui indiqua qu’elle avait peut-être vu juste. Au loin, à travers les claires-voies du portillon du jardin, une tache blanche passa et s’effaça aussitôt. Elle termina son pain, but son lait chocolaté et alla ouvrir. Elle s’approcha du petit pêcheur qui, son pantalon remonté, avait les deux pieds dans l’eau et lui tournait le dos. La situation du garçon était délicate. Sa gaule pliait et le fil était tendu à l’extrême. Son hameçon avait accroché une racine ou un galet. Il avait beau tirer et secouer, sa ligne était fermement retenue par le fond.

— Tu veux que je t’aide ? lui demanda Aurélie.

— Ah, oui ! je veux bien. Tiens ma canne. Ce n’est pas creux. Je vais suivre le fil.

Il avança, plongea sa main dans les flots, dégagea son hameçon coincé entre les pierres et revint vers Aurélie qu’il remercia en reprenant sa gaule.

— Je peux aller avec toi ?

— Oui, si tu veux. Je vais aller pêcher de l’autre côté.

— Attends-moi, je vais avertir grand-mère Rosine.

Ils se retrouvèrent au bord de la rivière, installés à l’ombre, la ligne tendue dans une eau quasi stagnante. Ils restèrent là, dans le calme, tournant le dos au faubourg, étonnés d’être l’un près de l’autre et curieusement fascinés par l’ampleur de leur différence.

Aurélie était une petite fille blonde aux yeux bleus. Le teint clair de ses joues faisait penser à une poupée de porcelaine. Elle était jolie. Sa taille était fine. Son visage traduisait intelligence et gentillesse.

Les deux enfants, qui se faisaient presque face, étaient assis en indien. Ils étaient devant un ancien lavoir où les femmes autrefois venaient nombreuses frapper le linge de leur battoir et torsader au-dessus de l’Arnon les draps gorgés d’eau savonneuse. À leur gauche, le pont de pierres, d’aspect massif avec ses contreforts, témoignait de sa longue existence. L’ouvrage, qui aidait à franchir les flots en bas du faubourg, avait forcément servi aux Gaulois et à leurs envahisseurs. Il avait certainement, et à plusieurs reprises, connu des aménagements, des réparations. Il avait peut-être même laissé la place à une construction plus solide. Néanmoins, on l’appelait toujours le pont romain.

Ils s’étaient demandé leur prénom respectif et étaient redevenus silencieux. L’émotion leur faisait baisser la tête et arracher des brins d’herbe qu’ils jetaient devant eux, au fur et à mesure. Ludovic releva sa ligne, vérifia l’appât et reposa le tout au même endroit. De nouveau près d’Aurélie, il remarqua que celle-ci l’observait.

— Pourquoi me regardes-tu comme ça ?

— Parce que je te trouve très beau.

— Ah, curieux ! C’est la première fois qu’une fille me dit cela. Toi aussi, tu es belle. La couleur de ma peau ne t’effraie pas ?

— Non ! Je voudrais avoir la même que toi.

— Pour quelle raison ?

— Parce qu’elle brille au soleil. Elle me plaît. Pourquoi tu portes toujours une chemise blanche ?

— Mes parents y tiennent beaucoup. Ma grand-mère, Anne-Marie, aussi.

— Ça te va bien. Seulement, les poissons te voient facilement dans l’eau claire.

— Ah, tu crois ? Que devrais-je faire ?

Aurélie lui conseilla de ne pas s’approcher trop près du bord ou de brouiller l’eau quand il mettrait les pieds dedans. Peu après, suivi de la jeune fille, il alla déposer sa canne à pêche chez ses grands-parents. Les deux enfants repartirent, empruntèrent les ruelles du faubourg et passèrent devant l’entrée de la forteresse. C’était nouveau pour le petit-fils des Perron et la petite blonde était tout heureuse de le guider dans le Culan médiéval.

L’après-midi, en prenant les voies étroites qui montaient en lacets, ils traversèrent de nouveau le vieux quartier et se retrouvèrent en centre-ville. Ils parcoururent la Grande-Rue, s’arrêtèrent un instant devant les vitrines et entrèrent dans une épicerie pour acheter des sucreries. Pour Aurélie, Culan était une ville. Quant à Ludovic, il avait le sentiment de se trouver dans un gros village où certaines personnes avaient tendance à le fixer avec un brin de curiosité. Selon son amie, il était rare de voir des gens de couleur dans la région. Les habitants d’ici n’étaient pas habitués. Il n’y avait que des Blancs dans cette campagne bocageuse, d’où l’étonnement de quelques passants.

En descendant la rue qui menait directement en bas du faubourg, Ludovic se servit de la leçon que sa maîtresse de maternelle avait faite sur les couleurs.

— Prends deux tubes de gouache. Une peinture blanche et une noire.

— Et alors ?

— Étale la noire sur une feuille. Elle fait penser à quelle peau ?

— À la tienne.

— Fais la même chose avec la blanche. À laquelle ressemble-t-elle ?

— À la mienne.

— Tu es sûre d’avoir l’épiderme aussi blanc que de la gouache blanche ?

— Ah, non !

— On dit, en parlant de vous, que vous êtes blancs, mais c’est faux. Tu n’as pas la peau blanche. Cependant, tu es très belle. Tes cheveux, c’est comme un soleil et tu me plais beaucoup.

— Ah oui ? C’est gentil. C’est pareil pour moi.

Arrivés au domicile des grands-parents Perron, les deux amis se quittèrent, les yeux brillants de bonheur et, sur leurs lèvres, se formait l’amorce d’un sourire complice.

 

Roger Vannier, Ils auraient pu faire une belle famille