La veille, Jean Marrot avait quitté la ville de Cholet et roulait maintenant sur une route qui descendait vers le Sud. Depuis peu, il avait fait l’acquisition d’une voiture confortable : une Peugeot 203, de couleur noire. Cela le changeait de sa 4CV Renault, véhicule trop exigu pour ce grand gaillard à la stature imposante.
À la cinquantaine passée, cet homme portait encore beau et possédait un charisme sortant de l’ordinaire. Il était né à Cholet au sein d’une famille qui avait pignon sur rue. En effet, son père officiait en tant que notaire et sa mère était l’héritière d’un beau domaine viticole situé en Touraine.
Les Marrot étaient de grands bourgeois, catholiques pratiquants, qui n’étalaient pas leur fortune. Chez eux, deux sujets étaient tabous : la politique et l’argent. Jean avait une sœur cadette prénommée Madeleine qui, aujourd’hui, veillait sur ses vieux parents et gérait plutôt avec bonheur le beau patrimoine familial.
Il était écrit que Jean allait faire de brillantes études et tout naturellement se préparait à succéder à son père quand, sans préavis, il annonça qu’il désirait rejoindre le petit séminaire. La nouvelle fit l’effet d’une bombe, tant le comportement de Jean, et en particulier son caractère, était à l’opposé de ce qu’on pouvait attendre d’un jeune garçon qui désirait entrer dans les ordres.
Cette vocation était-elle le fruit d’une longue réflexion ou un appel venu d’un ailleurs ? Sur le sujet, il ne donna jamais la moindre explication. Toujours est-il qu’après avoir passé plusieurs années dans un petit séminaire de Vendée, il rejoignit un grand séminaire situé dans la région d’Orléans. Il fut ordonné prêtre tout au début des années trente et affecté assez rapidement à Saint-Hilaire, un village planté au cœur du Berry.
Les lieux étaient tranquilles, bucoliques, avec une population qui voyait d’un bon œil ce jeune prêtre apporter un souffle nouveau à la petite paroisse. En 1939, il fut mobilisé dans un régiment d’artillerie. Démobilisé après l’Armistice, il rejoignit Saint-Hilaire, le cœur gros et en même temps persuadé que rien n’était encore perdu.
Il dut attendre deux longues années avant de pouvoir prendre contact avec des résistants qui œuvraient entre la région berrichonne et la région lyonnaise. En qualité de lieutenant de réserve, on lui proposa de rejoindre un groupe de maquisards implantés dans le Sud-Ouest.
Du jour au lendemain, la paroisse de Saint-Hilaire se retrouva sans curé. Jean Marrot laissait derrière lui bien des regrets, même si l’immense majorité des habitants du village ressentait une certaine fierté de voir leur curé certainement engagé dans la lutte contre l’occupant.
Ces années passées dans le maquis allaient marquer Jean à jamais. Pour la première fois de son existence, il se retrouvait auprès d’hommes, mais aussi de femmes, venus de milieux les plus divers. Animés par la soif de revanche, se côtoyaient des ouvriers, des fonctionnaires, des chefs d’entreprise, des artisans, des gens de gauche, de droite et du centre et même quelques monarchistes qui, en la circonstance, montraient leur attachement à la République.
Quand survint la Libération, Jean abandonna sa tenue de maquisard, enfila sa soutane et prit la route qui conduisait à Saint-Hilaire. Il fut accueilli comme un héros. Mais il n’était pas dupe. Au milieu de cette foule qui se pressait pour le voir, le féliciter, combien s’étaient comportés dignement durant ces cinq années de guerre ? Des images refirent alors surface, avec ces enfants des écoles à qui on demandait de chanter à pleins poumons : Maréchal, nous voilà… ce marché noir qui fleurissait un peu partout, sans oublier cette terrible milice capable de tout et surtout du pire. Enfin, il ne pouvait faire fi de l’attitude de certains princes de l’Église.
Il ne resta que peu de temps à Saint-Hilaire. Du jour au lendemain, il passa d’une petite paroisse rurale à une paroisse installée au cœur de la Capitale. Il fut le premier surpris de ce qu’il fallait bien appeler une promotion.
La paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs englobait une bonne partie du IIIe arrondissement de Paris, le presbytère se trouvant près de la rue Turbigo et le conservatoire des Arts et Métiers.
Jean Marrot restait un provincial peu accoutumé aux us et coutumes de la grande ville. Il dut par exemple s’habituer à répondre aux invitations de quelques paroissiens et paroissiennes. La plupart appartenaient à une classe aisée : des chefs d’entreprise, des avocats, des hauts fonctionnaires et des journalistes de la presse écrite avec lesquels il se lia assez facilement.
Tout au long des années passées dans la belle paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, il n’eut de cesse de dénoncer tous ceux et toutes celles qui s’étaient enrichis en collaborant avec les Allemands et qui avaient réussi à passer à travers les mailles du filet. Il écrivit même plusieurs articles qui parurent dans un grand quotidien national, ce qui agaça fortement certains milieux politiques qui essayaient de réconcilier une population qui avait été déchirée entre gaullistes et pétainistes.
Mais la goutte d’eau fit déborder le vase quand il rappela l’attitude de certains évêques plutôt favorables au régime de Vichy, sans parler du silence assourdissant du pape Pie XII, face aux atrocités commises par les nazis.
L’archevêché ne sut trop comment s’y prendre pour faire taire ce trublion. Son passé de résistant lui permettait bien des audaces et il était tout de même médaillé de la Résistance. Dès lors, on attendit que le temps ait filé sa quenouille et que les Français aient d’autres centres d’intérêt que toutes ces histoires anciennes qui avaient tant divisé.
Le jour arriva où Jean Marrot apprit qu’il devait rejoindre les Cévennes et prendre en charge la petite paroisse de Mortagne, un village perdu au cœur de la Lozère.
Il prit la chose du bon côté. Cela l’amusa de voir combien on redoutait ses critiques. Par ailleurs, il en avait assez de cette étrange Capitale et il ne lui déplaisait pas d’aller à la découverte de ce pays que l’on disait oublié, mais qui devait probablement cacher mille trésors.
Il se doutait bien que Mortagne allait être certainement sa dernière paroisse. Quant à son devenir au sein de l’épiscopat, il n’avait rien à espérer, sinon être écarté des fonctions majeures, car le temps était venu où on devait gommer tout ce qui avait pu, jadis, diviser la population.
Il se dirigeait vers une région qu’il ne connaissait pas. Aussi prenait-il un réel plaisir à rouler sur ces petites routes du Cantal. Vêtu de sa soutane, il ne risquait pas de passer inaperçu. Mais il n’en avait que faire. Habité par une foi profonde, il n’avait jamais émis le moindre regret quant à son engagement. Bien sûr, son existence aurait été tout autre s’il avait choisi de fonder une famille. Mais cela ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Par contre, quelques camarades du grand séminaire avaient jeté l’éponge, s’étaient mariés et avaient des enfants. Certains d’entre eux lui écrivaient toujours régulièrement. Enfin restaient ceux qui se partageaient entre leur prêtrise et une maîtresse qui élevait les enfants d’un ecclésiastique dans le plus grand secret. Mais aujourd’hui, au sein de cette église catholique, conservatrice et coupée des réalités du monde, évoquer un éventuel mariage des prêtres demeurait un sujet tabou.
Il approchait du but. Il avait passé Saint-Flour et roulait maintenant sur une petite route qui épousait un relief tourmenté. En cette arrière-saison, le temps était encore au beau, même si la fraîcheur se faisait déjà sentir. Devant lui, tout au bout de l’horizon, se profilaient les premiers contreforts des Cévennes.

***

Au fil des kilomètres, la campagne changeait d’aspect. Désormais, la longue chaîne de montagnes était là qui se dressait dans toute sa magnificence. Jean conduisait à vitesse réduite, tant son regard était attiré par le spectacle grandiose de ces hautes terres, dont certaines se perdaient dans les nuages. Lui, l’homme de la plaine, était subjugué par le panorama qu’il découvrait et qui semblait ne jamais avoir de fin. De temps à autre, il traversait un petit bourg ou longeait une ferme isolée et apercevait les silhouettes de quelques paysans qui lui adressaient un petit salut, comme s’ils désiraient lui souhaiter la bienvenue.
Il stoppa la voiture alors qu’il avait atteint un petit plateau d’où la vue était imprenable. Il sortit une carte Michelin qu’il déplia et avec laquelle il essaya de faire le point. Assez rapidement, il se positionna et comprit combien le chemin était encore long avant qu’il n’arrive à destination.
Une fois Saint-Amans dépassé, il put mettre un nom sur les innombrables monts qui se dessinaient au milieu d’une végétation qui avait déjà pris des couleurs automnales. Et ils étaient pléthores, ces sites annoncés avec le signal de Randon, le truc de Fortunio, le col du Cheval Mort et, plus au sud, le plateau du Palais-du-Roi que bordait le lac de Charpal. Il ne s’attarda point. Il lui tardait d’arriver à bon port. Mais le profil de la route qui menait à Mende n’était pas de tout repos. Il devait faire preuve d’une certaine prudence sur ce tracé qui épousait des vallées profondes, sinueuses, où aucune faute de conduite n’était tolérée.
Il arriva à Mende au beau milieu de l’après-midi. Il traversa la ville sans jeter le moindre regard sur les différents monuments historiques qui faisaient la fierté de la cité. Il eut tout de même une pensée pour monseigneur l’évêque chargé du diocèse et à qui, probablement, il allait devoir rendre visite.
Désormais, il était entré au cœur même des Cévennes. Ici, tout semblait avoir été figé, probablement depuis des millénaires. La nature n’avait eu que faire de l’histoire des hommes. Le long massif était toujours aussi imposant, majestueux, et avait conservé un aspect sauvage en certains lieux peu fréquentés, si ce n’est par la pluie, la neige et le long murmure du vent qui venait caresser les hauts sommets de la montagne. La fatigue commençait à se faire sentir. Il était sorti d’une interminable vallée et avait rejoint un petit plateau qui donnait vue sur le causse de Montbel. Enfin, à la sortie d’un virage qui n’en finissait pas, il découvrit le village de Mortagne.
Le bourg avait assez belle allure, planté sur cette sorte de promontoire balayé par les vents. Contrairement à ce qu’il avait pu imaginer, il comptait près d’un millier d’habitants et ne manquait pas d’attrait avec de nombreux commerces et un caractère médiéval qui ajoutait encore au charme qui se dégageait d’un lieu qui semblait sorti d’une autre époque.
Le centre de Mortagne avait été bâti autour d’une vieille église de style roman. Une large place entourait cette dernière que jouxtait un jardin public d’assez belle facture. Au-delà, une suite de rues et de ruelles souvent pavées se croisaient avec quelques maisons anciennes, plutôt bien conservées. Dans la partie basse du village, un quartier faisait tache avec de petites maisons assez misérables qui abritaient les familles les plus défavorisées de la commune. Dès la sortie du village, une petite route conduisait vers plusieurs sites et en particulier une ancienne abbaye nichée au cœur de la forêt de Mercoire.
Jean gara sa voiture à quelques pas de l’église. Il sortit du véhicule et fut étonné de la fraîcheur qui régnait alors que le jour déclinait. Il fit quelques pas tout en allumant une cigarette. Il tourna la tête et aperçut quelques personnes qui allaient et venaient dans une longue rue où étaient installés de nombreux commerces. Il leva la tête. Devant lui se dressait l’église romane de Mortagne. Elle datait du xiiie siècle et paraissait plutôt bien conservée. Tout de suite, son attention fut attirée par une petite niche dans laquelle trônait une statue, probablement celle d’un saint local. Alors que la nuit était définitivement tombée, il décida d’entrer dans l’édifice religieux.
Il n’était pas au bout de ses surprises. Alors qu’il pensait découvrir une église délaissée par les fidèles, il ne put que constater combien les lieux étaient parfaitement entretenus. De chaque côté de l’allée centrale, des chaises et des prie-Dieu étaient alignés au cordeau. Pas la moindre trace de poussière. Mais il fut subjugué par un maître-autel richement décoré avec, en particulier, une magnifique statue de la Vierge tenant dans ses bras l’Enfant-Jésus, et par les immenses vitraux représentant des personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament qui permettaient à la lumière de pénétrer dans l’édifice, alors que son architecture romane laissait peu de place à cette dernière.
Il s’agenouilla sur un prie-Dieu installé au premier rang et se recueillit. Désormais, la petite église était plongée dans une semi-pénombre. Le silence n’était troublé que par le bruit des voix en provenance de l’extérieur. Soudain, il perçut le grincement d’une porte suivi par des bruits de pas. Il releva la tête et distingua une fine silhouette qui avançait vers lui. Arrivée à sa hauteur, celle-ci sursauta.
— Il est l’heure de fermer les portes de l’église. Par contre, demain matin, elle sera ouverte à sept heures.
Jean se leva et s’avança vers elle.
— Je suis le père Jean Marrot, le nouveau curé de Mortagne.
— Mais, monsieur le curé, on ne vous attendait qu’à partir de demain. Permettez que je me présente. Je suis mademoiselle Solange Chazelle, votre servante. Attendez-moi un instant, je vais vous conduire jusqu’au presbytère. Il se situe à quelques pas de notre église. Ah ! Quelle histoire !
Solange Chazelle était une vieille dame qui avait dépassé la soixantaine. Petite, menue, toujours habillée de vêtements sombres, elle servait les prêtres qui se succédaient à Mortagne depuis des décennies. Elle accomplissait ce labeur par pure charité chrétienne. Le seul petit avantage de ce travail quotidien se limitait aux repas de midi et parfois du soir, qu’elle prenait avec le curé de la paroisse. Issue d’une famille appartenant à la petite bourgeoisie provinciale, elle ne s’était jamais mariée. De ses parents, elle avait hérité d’un beau magasin de confection, dont elle avait cédé le fonds et de plusieurs maisons à Mortagne qu’elle louait, ainsi que de deux appartements situés en plein centre-ville de Mende.
Aussi, était-il clair qu’elle était loin d’être dans le besoin. Pourtant, elle était une personne généreuse qui n’hésitait pas à venir en aide à quelques familles vivant dans une grande précarité. Son quotidien se partageait entre son domicile et le presbytère où elle préparait les repas du curé de la paroisse, lavait et repassait son linge et, quand il lui restait un peu de temps, elle mettait un peu d’ordre dans l’église, embellissait le maître-autel avec un joli bouquet de roses ou d’œillets, ce qui ajoutait une petite note de gaîté fort appréciée par nombre de fidèles.
Elle précéda Jean et marcha d’un pas alerte. La nuit était désormais tombée. Le presbytère se situait à une vingtaine de mètres de l’église. La demeure était ancienne, mais avait été restaurée. Construite en pierres de granit, celle-ci avait magnifiquement résisté au temps.
L’intérieur composé de deux étages avait été assez bien aménagé. Au rez-de-chaussée se trouvaient une cuisine assez spacieuse et une salle à manger habillée de meubles de style campagnard que Solange ne cessait de frotter. L’étage était occupé par un bureau, trois chambres plutôt confortables pour accueillir d’éventuels visiteurs, ce qui n’était pas monnaie courante. Une salle de bains et des commodités complétaient enfin un ensemble rustique, mais où il faisait bon vivre.
Jean était pour le moins surpris de découvrir un presbytère où tout avait été prévu pour lui rendre la vie agréable. On était bien loin du logement qui avait été le sien à Saint-Hilaire. Après la visite des lieux et du garage dans lequel il pourrait garer sa voiture, Solange Chazelle et Jean Marrot se retrouvèrent dans la cuisine. Elle se tourna vers le prêtre.
— Monsieur le curé, cet après-midi j’ai préparé une soupe aux choux en pensant que vous arriveriez probablement demain. Mais, du fait que vous êtes là, je vous la propose pour le repas de ce soir.
— Mademoiselle Chazelle, vous m’offrez un beau cadeau. J’aime les bonnes choses et la soupe aux choux en particulier. J’espère que vous la partagerez avec moi.
— Pour le père Laraud, votre prédécesseur, les repas du soir se limitaient à bien peu de choses. Compte tenu de son grand âge, il mangeait comme un moineau. Aussi, je le laissais avec son morceau de fromage et sa pomme et je rejoignais mon logis. Mais ce soir, je resterai volontiers avec vous.
Jean avait souhaité rester dans la cuisine. Et il regarda Solange Chazelle s’affairer devant l’imposante cuisinière qui fonctionnait au bois et au charbon. Décidément, l’accueil était plutôt sympathique avec une vieille femme dévouée qui n’avait rien d’une bigote.
Ils avaient pris place autour de la petite table et faisaient honneur à la soupe aux choux confectionnée dans la pure tradition avec des choux, des pommes de terre, des navets et surtout un plat de côtes, viande idéale pour faire une soupe grasse avec laquelle il était presque indispensable de faire chabrot. Jean profita des circonstances pour poser mille questions à Solange. Native de Mortagne, cette dernière n’avait pas quitté le village en dehors d’un voyage à Aubenas et d’un court séjour à Mende. Aussi, connaissait-elle chaque famille, chaque histoire qui avait fait grand bruit, sans parler des cinq années de guerre.

Bien entendu, elle évoqua le rôle du Parti communiste avec des membres actifs, dont beaucoup avaient rejoint le maquis. Et elle ne manqua pas de rappeler combien le Parti était important à Mortagne.
Jean goûta au petit vin d’Ardèche que Solange avait rapporté de chez elle avant de se tourner vers cette dernière.
— Nul doute que ces gens-là doivent bouffer du curé à longueur de journée. Je ne risque pas de les avoir comme fidèles lors des messes dominicales.
Solange s’essuya les lèvres avant de répondre.
— Vous vous trompez ! Si les hommes se font rares, leurs femmes et leurs mères assistent souvent à l’office du dimanche. Et puis, la grande majorité d’entre eux ont été baptisés, ils se sont mariés à l’église et pour rien au monde ils ne voudraient être enterrés sans la bénédiction du curé de la paroisse.
Solange était intarissable. Elle passait d’un sujet à l’autre, tout en montrant un bel appétit.
— À Mortagne, il est une famille à part : les Delarivière. Ils habitent à trois kilomètres du bourg dans un vieux manoir. Ils sont propriétaires d’un domaine important. Ce sont des gens qui ne fréquentent guère la population du village. Nul doute qu’ils désireront vous rencontrer et vous inviter à partager un dîner où seront proposés les mets les plus fins. Ils adorent montrer qu’ils ont les moyens et qu’ils ne font pas partie du petit peuple.
Il se faisait tard. Après un long voyage, Jean commençait à ressentir la fatigue.
— Je suis éreinté et il me tarde de retrouver mon lit. Demain matin, je célébrerai ma première messe vers sept heures trente. Serez-vous présente ?
— Il est hors de question que je n’assiste pas à votre première messe. D’ailleurs, dès ce soir, je vais prévenir quelques dames que vous êtes arrivé. Il va leur tarder de vous rencontrer.
La chambre qui lui était dévolue était la plus spacieuse. Le lit était haut sur pieds et une imposante armoire rustique occupait une partie d’un pan de mur. Un parquet parfaitement entretenu craquait sous ses pas. Dans un coin, il remarqua un crucifix accroché au mur devant lequel était installé un prie-Dieu. Sa fatigue était telle, qu’il n’eut pas la force de s’agenouiller et de prier, ne serait-ce que quelques instants.
Il s’endormit comme un loir, mais se réveilla à maintes reprises au cours de la nuit. Dans cette vieille demeure, mille bruits se faisaient entendre. D’abord celui du vent qui frappait les volets en bois. Un long sifflement qui soudain se transformait en un grondement sinistre qui semblait ne jamais avoir de fin. Il se leva, enfila une robe de chambre et se dirigea vers la fenêtre. Il l’entrouvrit, poussa légèrement les volets et resta plusieurs minutes à essayer de deviner le village noyé dans une totale obscurité et, au-delà, les hauts sommets de la montagne cévenole qui se détachaient sous un ciel encombré de gros nuages qui couraient poussés par un vent d’ouest. Il se trouvait désormais dans un pays étrange où la nature s’imposait au gré des quatre saisons. Il comprit qu’ici l’activité des gens s’organisait en fonction des caprices du temps. Or, l’automne était arrivé lentement, presque sournoisement, faisant croire parfois que l’été perdurait en offrant de belles journées douces et ensoleillées qui avaient un petit air d’été indien.
Il frissonna, ferma la fenêtre et rejoignit son lit. L’air vif lui avait fait du bien et il s’endormit d’un sommeil profond.

Pierre Rétier, Passage en eaux troubles